Avec la discussion sur l’initiative de réduction de la redevance, la Suisse mène un débat médiatique qui porte sur les avantages et les inconvénients du programme d’une seule organisation, la SSR. Les partisan·e·s de l’initiative font valoir qu’ils ne sont pas prêts à payer pour des offres qu’ils n’utilisent pas eux-mêmes. Les opposant·e·s à l’initiative estiment, en revanche, que la démocratie suisse a besoin d’un service public médiatique fort sous la forme de la SSR, notamment en raison de son multilinguisme.
Ces deux raisonnements sous-tendent des conceptions divergentes quant au type de services que les entreprises de médias proposent et aux formes d’information dont une démocratie a besoin pour prospérer.
Les partisan·e·s de l’initiative traitent les informations et les classifications produites par les entreprises de médias comme des biens privés classiques, ce qui suppose que nous consommons les informations selon nos préférences personnelles. Comme pour d’autres biens privés, tels que le dentifrice ou les vêtements, nous ne devrions payer selon eux que pour les produits que nous choisissons et utilisons explicitement. Ce que nous consommons ne regarde pas les autres, pas plus que les contenus médiatiques qui inspirent les autres ne nous regardent. C’est pourquoi la collectivité doit faire preuve de retenue quant à nos décisions de consommation et, partant, au financement et à la production de contenus médiatiques. Telle est la perspective libérale-libertarienne classique qui domine tout particulièrement le discours politique sur les médias aux États-Unis.
Une autre approche part du principe que la manière dont nous nous renseignons sur le monde n’est pas un processus purement individuel, mais plutôt un processus social. Les questions politiques, économiques et sociales qui nous intéressent ne tombent pas du ciel. Elles sont l’expression de notre formation, de notre socialisation et de notre éducation et reflètent les discussions des milieux professionnels et privés dans lesquels nous évoluons. Ce n’est qu’en échangeant avec le monde qui nous entoure que naissent les représentations implicites et explicites de la manière dont le monde fonctionne au-delà de notre existence privée. Ce n’est qu’en échangeant avec d’autres que nous pouvons, à tout le moins, essayer de nous orienter dans le flux incessant de nouvelles, qui défilent d’heure en heure.
De ce point de vue, les informations que nous consommons ne sont pas seulement des biens privés. Elles nous permettent de mener des discussions constructives avec les autres sur ce qui se passe dans le monde.
Dans une démocratie semi-directe comme la Suisse, qui tient fortement à impliquer ses citoyen·ne·s et habitant·e·s dans les affaires communes, il est essentiel de partager une compréhension minimale du fonctionnement du monde. Autrement, comment pourrions-nous mener des discussions éclairées sur les enjeux sociétaux qui requièrent une attention collective? Et comment pourrions-nous raisonnablement débattre des solutions qui existent pour relever des défis politiques précis? Les informations dont nous disposons deviennent donc une condition préalable au fonctionnement de notre démocratie.
La situation aux États-Unis montre ce qui peut arriver lorsque différents groupes sociaux et politiques au sein d’une démocratie perdent la capacité de dialoguer entre eux. Les divergences de perceptions du monde entre les Républicains et les Démocrates sont telles que les deux groupes vivent de facto dans des réalités différentes.
Lorsque différentes réalités subjectives n’ont presque plus de points en commun, il devient pratiquement impossible de s’entendre de manière judicieuse sur les enjeux sociétaux et les priorités politiques. La capacité à considérer comme pertinentes et légitimes des visions du monde autres que la nôtre tend alors à diminuer. Lorsque des personnes qui ont des avis divergents entrent en contact direct les unes avec les autres, l’échange d’idées et d’arguments fait alors place à des reproches et des accusations. La volonté d’avoir toujours raison et le mépris supplantent la curiosité et l’empathie. La recherche de solutions politiques communes devient pratiquement impensable.
Dans les débats sur le rôle des médias, on entend souvent l’argument selon lequel il n’est pas nécessaire de réglementer pour garantir l’accès à des informations de qualité, étant donné que les meilleurs arguments s’imposeront automatiquement sur le marché des idées. La métaphore, inspirée de la main invisible d’Adam Smith, semble prometteuse, car elle suggère que la seule liberté négative, c’est-à-dire l’absence de barrières, est nécessaire pour qu’une société puisse accéder à la vérité et à la sagesse.
La métaphore du marché des idées ignore toutefois le fait que nos opinions et attitudes ne sont pas interchangeables à volonté, comme l’explique la philosophe allemande Lisa Herzog: nous n’émettons pas une opinion ou un argument comme nous échangeons un pantalon de ski qui ne va plus contre un modèle plus confortable, moins cher ou de meilleure qualité. En tant qu’adultes, nous changeons rarement d’avis et cela nous paraît difficile. En effet, se faire une idée des processus sociétaux, politiques, technologiques et économiques complexes et l’adapter en permanence aux nouvelles connaissances demande énormément de travail sur le plan cognitif. De plus, les croyances politiques sont souvent intimement liées à notre identité.
La recherche en psychologie sociale a montré que nous, les êtres humains, ne sommes pas conçus pour rechercher constamment les meilleures informations dans un monde complexe. Nous sommes plutôt intéressés par les explications et les histoires qui correspondent le plus à nos croyances et identités sociales et qui valident nos sentiments. Notre désir d’appartenance sociale explique pourquoi nous sommes prêts à croire des choses qui sont manifestement fausses. À cet égard, le philosophe Dan Williams avance qu’il n’y a pas de marché des idées, mais un marché des rationalisations, où nous achetons des arguments qui confirment que nous avons raison.
Ce ne sont donc pas les arguments les plus exacts qui dominent le discours public. Les arguments particulièrement complexes et contre-intuitifs, qui sont difficiles à mémoriser, sont moins dynamiques que les idées qui nous permettent de nous conforter dans nos croyances politiques et nos identités sociales.
Malgré toutes les preuves empiriques, l’idée selon laquelle les meilleures idées s’imposeraient d’elles-mêmes persiste et a fortement influencé la politique états-unienne quant à Internet et aux médias.
Dans les années 2010, les entrepreneurs des réseaux sociaux de la Silicon Valley comme Mark Zuckerberg ont adopté le concept du marché des idées et proclamé vouloir connecter le monde grâce à la libre circulation des informations. Les plateformes de réseaux sociaux ont, de fait, permis la multiplication des mondes de l’information au sein des États démocratiques, provoqué une explosion de contenus médiatiques numériques et réduit drastiquement le pouvoir des anciens gatekeepers (gardiens), en particulier celui des entreprises de médias. Or, les débats largement anonymes sur les réseaux sociaux n’ont pas apporté de meilleures discussions ni plus de sagesse.
Si nous voulons, en tant que société démocratique, assurer une qualité de débat appropriée, nous devons recourir à des mécanismes qui nous aident à remettre sans cesse en question nos perspectives parfois figées. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons devenir, en tant que société, plus intelligents que nous ne pouvons l’être en tant qu’individus.
La science est un bon exemple de la manière dont les mécanismes institutionnels peuvent aider à ajuster continuellement notre représentation de la réalité, même si nous avons souvent du mal à adapter nos croyances aux nouvelles connaissances. En se concentrant sur les hypothèses réfutables et les expériences reproductibles, la méthode scientifique empêche les scientifiques de s’enliser dans des théories trop simplistes ou complaisantes.
La science est loin d’être parfaite. Son niveau de connaissances ne reflète toujours que l’état actuel de l’erreur. Sans compter que, dans le domaine scientifique aussi, des dynamiques sociales et politiques peuvent entraver l’acquisition de connaissances. Chaque école de pensée a ses propres angles morts et structures de pouvoir. Mais à plus long terme, lorsque le poids des nouvelles preuves vient écraser celui des anciennes théories, ou du moins, lorsque les représentant·e·s des théories réfutées se retirent, les paradigmes scientifiques peuvent se substituer.
Les médias jouent un rôle social tout aussi important dans la recherche permanente de la vérité. Les médias ne doivent pas seulement informer sur les nouveautés, collecter des informations et les organiser. En tant que quatrième force d’un État démocratique, ils sont également tenus de remettre en question la concentration des pouvoirs du gouvernement, de l’administration, du parlement et de l’économie. Ils doivent porter un regard critique sur les décisions d’acteurs puissants, mettre en lumière des évolutions difficilement perceptibles au quotidien, porter un regard sur les événements et les destins en marge de la société et soulever continuellement de nouvelles questions politiques.
Les médias entièrement privés ne sont plus en mesure de remplir ces fonctions démocratiques indispensables, et ce, depuis longtemps déjà. Avec l’effondrement des recettes publicitaires et des abonnements, les activités commerciales ont également fondu au cours des deux dernières décennies. Ainsi, les recettes publicitaires de la presse suisse (hors radio et télévision) sont passées de près de 2,5 milliards à un peu plus de 500 millions de francs par an depuis 2007. Pendant ce temps, près de 2 milliards de francs de recettes publicitaires suisses vont chaque année aux moteurs de recherche en ligne et aux plateformes de réseaux sociaux états-uniens (cf. annuaire sur la qualité des médias publié par le FÖG, centre de recherche sur la sphère publique et la société de l’Université de Zurich).
La crise économique de la presse privée trouve donc son origine dans le déplacement des recettes publicitaires, et très peu dans la force relative de la SSR financée par les deniers publics. D’ailleurs, une analyse de l’Université de Fribourg montre par exemple qu’il existe même un lien positif entre l’utilisation de «SRF News» et la volonté de payer pour les offres journalistiques en ligne des médias privés. La SSR attire l’attention sur les questions nationales et régionales et renforce ainsi indirectement la demande d’offres médiatiques de prestataires privés.
Dans le sillage de la baisse des recettes publicitaires, on assiste depuis des années à des vagues de licenciements dans les entreprises de médias privées suisses. Chaque année, un nombre important de journalistes quitte la branche. Quelques rares entreprises de médias consolident le marché, permettant à différentes rédactions de se regrouper progressivement. En conséquence, la concentration médiatique augmente, en particulier dans les domaines sensibles du point de vue de la politique démocratique, à savoir la couverture politique. Ainsi, la part d’éditoriaux, de commentaires, de chroniques et de critiques réutilisés dans plus d’un média est passée de 8% en 2017 à 37% en 2024 sur le marché de la presse suisse alémanique. En outre, le regroupement des rédactions régionales risque de créer des déserts médiatiques en Suisse également.
Une analyse du Roosevelt Institute, aux États-Unis, montre ce qui se passe lorsque la couverture médiatique locale et régionale s’étiole. Au cours des 20 dernières années, plus de 3000 journaux ont dû fermer leurs portes. Dans de nombreuses régions des États-Unis, la population n’a plus accès à une couverture des événements locaux. En conséquence, la corruption et le discours arbitraire des autorités augmentent à mesure que la participation politique diminue.
Aux États-Unis comme en Suisse, des mécènes milliardaires ont jeté leur dévolu financier sur les entreprises de médias en déclin. Toutefois, ils ne les soutiennent pas pour des raisons altruistes, mais plutôt pour des raisons politiques, comme l’ont montré les récentes coupures drastiques au Washington Post, par lesquelles son propriétaire, Jeff Bezos, a souhaité gagner les faveurs du président américain Donald Trump.
La perte de substance dans les médias n’est pas sans conséquences pour la population suisse. La confiance dans les médias est extrêmement faible auprès d’une grande partie de la population, et ce, sur l’ensemble de l’échiquier politique: avec seulement 24,5%, l’électorat des Vert’libéraux affiche la confiance dans les médias la plus élevée alors que l’électorat du Centre, avec 13%, fait le moins confiance aux médias. Selon la dernière enquête sur la qualité des médias suisses, la moitié de la population est considérée comme «en déficit d’informations» parce qu’elle ne consomme pratiquement plus les informations des entreprises de médias. Les conséquences en termes de politique démocratique sont directes: les personnes qui sont en déficit d’informations en savent moins sur la politique, ont moins confiance en celle-ci, participent moins souvent à la vie politique et s’identifient moins fortement à l’ordre démocratique.
En concurrence pour attirer notre attention, les entreprises de médias suisses sont plongées dans une spirale négative. Elles réduisent en permanence la couverture médiatique et ne parviennent plus qu’à fournir des informations lacunaires sur les événements locaux, régionaux et nationaux pertinents, ce qui rend les plateformes de divertissement numérique Netflix, TikTok et Instagram plus attirantes, d’autant qu’elles maîtrisent parfaitement l’art d’anticiper nos besoins individuels. Ainsi, nous nous replions davantage sur notre vie privée et tournons le dos à la collectivité démocratique.
Tandis que les entreprises de médias réduisent leurs effectifs et que l’industrie du divertissement monopolise notre attention, le développement fulgurant de l’IA complique le repérage des informations fiables parmi le flux d’actualités. En effet, l’IA permet de créer à coût presque nul de nouveaux contenus qui ressemblent à s’y méprendre à des offres journalistiques, du moins à première vue, voire à deuxième vue. Les contenus générés par l’IA peuvent ainsi créer davantage de formes d’information qui suscitent tout au plus l’illusion du savoir, comme le décrirait sans doute le spécialiste des médias Neil Postman.
Les outils basés sur l’IA que nous utilisons influencent notre fenêtre sur le monde et personnalisent davantage notre consommation d’informations. Ils absorbent toutes les informations disponibles et nous éloignent encore davantage des fournisseurs de médias proprement dits. Ils contribuent ainsi à la fragmentation de nos perceptions et s’affranchissent davantage du modèle commercial des entreprises de médias. Face à l’avalanche imminente de contenus générés par l’IA, de plus en plus de personnes risquent de se sentir dépassées et de cesser de consommer de l’information issue de la sphère publique.
Plus les médias se démantèlent et plus les citoyen·ne·s se replient dans des univers de divertissement privés, plus il devient facile pour les acteurs qui n’ont pas de scrupules à manipuler la vérité de saper le discours public par une subtile propagande générée par l’IA, de proposer des récits alternatifs et de semer le doute sur ce qui se passe dans le monde.
Lorsqu’un brouillard se forme sur les événements politiques au point que l’on n’arrive plus à distinguer le vrai du faux, la sensation de trop-plein et le fatalisme menacent de supplanter la curiosité et l’auto-efficacité. Sans la conviction de comprendre le monde qui nous entoure et de pouvoir le changer, au moins à petite échelle, par notre propre engagement, aucune démocratie ne peut vivre.
Une démocratie vivante a besoin d’institutions qui nous aident à filtrer, regrouper et classer les informations; d’institutions qui donnent forme et pertinence au flux d’informations; d’institutions qui nous aident à remettre en question ce qui existe et qui fondent leur travail sur les sciences empiriques et la logique.
Afin de mettre en place et d’assurer le suivi d’une infrastructure médiatique et d’information démocratique, de nombreuses solutions peuvent être imaginées et combinées entre elles.
En tant que société démocratique, nous avons tout intérêt à garantir une base d’informations fiables et à sortir le journalisme de sa précarité actuelle. Sinon, peu de jeunes choisiront d’exercer ce métier si essentiel à la démocratie.
Il appartient à la collectivité démocratique d’investir dans l’infrastructure de l’information, sans laquelle notre système politique ne peut pas fonctionner. Exiger la réduction de moitié de la redevance SSR sans proposer d’autres solutions est définitivement un pas dans la mauvaise direction.
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